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"Mémoires d'Hadrien" de Marguerite Yourcenar

Aujourd’hui, le bourreau qui a causé tant de retard dans mes publications se présente devant vous. Cela fait plus de trois semaines que j’ai débuté la lecture du célèbre roman de Marguerite Yourcenar. Par petites touches, sur de courtes périodes, comme un sommet que l’on gravit avec respect et une pointe d’appréhension. « Mémoires d’Hadrien » n’est pas de ces ouvrages que l’on peut lire en quelques heures en plat principal d’une orgie littéraire. Son format conventionnel et son sujet alléchant ne sont que chants de sirènes qu’il ne faut surtout pas sous-estimer. Sa lecture requiert un engagement total, dont j’ai cru pouvoir me passer, suivant ma mauvaise habitude de butiner plusieurs livres à la fois. J’avais espéré vous le proposer à la suite de « Un barrage contre le Pacifique » en clin d’œil au prénom commun des deux auteurs. La tentation était fort belle de, prétentieusement, vouloir démystifier deux livres, présentés comme des chefs d’œuvre, à la suite. Raté pour le roman de Marguerite Duras, qui m’a surpris, ému et dans lequel j’ai plongé avec allégresse. Humilité, temps et patience sont les maitres mots d’une critique réussie. Garder cette impartialité, cette naïveté et ce franc-parler qui fait la sève du Bdb. D’autres, avant moi, ont fait un mythe de « Mémoires d’Hadrien ». Sans les codes mais avec de l’envie, j’ai d’abord voulu le découvrir pour ce qu’il était, lors de son achat : un vieux livre jauni sur les étagères d’un bouquiniste.

L’avis de JB : 

L’œuvre d'une jeunesse
Marguerite Antoinette Jeanne Marie Ghislaine Cleenewerck de Crayencour nait à Bruxelles, en 1903, de parents franco-belge. En 1929, sort « Alexis ou le Traité du vain combat », premier roman, premier succès.  A l’orée de la seconde guerre mondiale, elle publie « Nouvelles orientales » et s’installe aux Etats-Unis dans le Maine. Suivront notamment « L’œuvre noir », « Mishima ou la Vision du vide » (un essai sur Mishima dont je critiquais un ouvrage sur le Bdb, il y a quelques mois) qui lui ouvriront les portes de l’académie française en 1980.
« Mémoires d’Hadrien », certainement l’un de ses ouvrages les plus célèbres, parait dans sa version définitive en 1951. Une production débutait alors qu’elle n’avait que 19 ans, maintes fois recommencée ou corrigée, nécessitant en outre un travail bibliographique fastidieux et colossal.
Ce que l’auteur propose est une autobiographie fictive d’un empereur romain du IIème siècle sous la forme d’un long monologue écrit à la première personne, et destiné à l’un de ses contemporains, Marc Aurèle. 364 pages sous la forme d’une longue lettre mêlant réel (plusieurs experts semblent valider l’exactitude des événements historiques jalonnant l’ouvrage) et imaginaire. La prouesse est d’autant plus belle que le mariage semble difficile. Conjuguer la rigueur des faits et la subjectivité inhérente à la création d’une personnalité : le pari était osé. Romancer la vie d’un empereur romain est une chose, monter une autobiographie imaginaire de qualité est d’un tout autre acabit.
J’aurais presque envie de rajouter qu’intéresser le lecteur en est une autre. Si bien soit-il construit, il faut encore que le livre trouve son public. Et c’est là où je suis toujours surpris par le fonctionnement humain. « Mémoires d’Hadrien » n’a pas seulement rencontré un succès d’estime par quelques érudits à la moustache travaillée, mais est devenu un classique qui se vend bien (certains parlent de 15 000 exemplaires/an). Pourtant que ce soit sur le fond ou sur la forme, difficile de considérer l’ouvrage comme un modèle d’accessibilité.

L’empereur-dieu parmis les hommes
Au crépuscule de sa vie, Hadrien se souvient. De sa jeunesse de manière assez floue. De la logique derrière son accession à la fonction suprême, lui qui est passé par tous les pré-requis militaires ou politiques. De ses ambitions pour Rome, de son amour pour la culture grecque. Vingt ans d’un règne durant lequel il s’est efforcé de maintenir la paix romaine, dont il dira « La paix était mon but, mais point du tout mon idole : le mot même idéal me déplairait comme trop éloigné du réel. » Le récit de la vie d’un homme au statut quasi-divin. L’ivresse du pouvoir, les joies et les privilèges. Puis bien sûr les peines, la mort de Plotine, veuve de son prédécesseur dont il portera le deuil (événement sans précédent pour un empereur). Le déchirement face au suicide de son jeune amant, Antinoüs, l’amour de sa vie dont il fera reproduire le portrait des centaines de fois par tout ce que l’empire compte d’artistes. Et pour finir la guerre, qu’il souhaitait tant éviter, en Palestine, qui précipitera sans doute la dégradation de son état physique.
Cette correspondance sans réponse (On ne lit jamais de réponses de Marc Aurèle) donne une vraie liberté de ton et de construction aux paroles d’Hadrien. Entre fiction et poésie, entre éléments factuels et interrogations philosophiques, l’écriture de Yourcenar s’adapte, épouse, souligne ou attenue. Ce rapport de force, l’auteur l’a sans doute voulu. A défaut d’être un livre écrit par l’empereur lui-même, « Mémoires d’Hadrien » est un ouvrage pour lui et non pas sur lui. Seul, il se confie. Sur cette charge impériale, dont il tente de faire  bon usage la majeure partie du temps. Sur l’ivresse du pouvoir, qu’on ne peut que contenir mais jamais dompter. Quand il ment, il se ment également à lui-même, pour se protéger sans doute. Notamment lorsqu’il parle de son amour perdu, qu’il croit sentir si amoureux de lui, avant quelques lignes plus tard d’avouer : « Je n’ai jamais regardé volontiers dormir ceux que j’aimais ; ils se reposaient de moi je le sais ; ils m’échappaient aussi. »
Hadrien n’est pas dupe, et il sait que son auditoire ne le sera pas non plus. Il laisse juste ce qu’il faut d’espace pour que le lecteur se fasse son idée, sans l’idéaliser.

La recherche de l'excellence
Certains trouveront le style de Yourcenar dense, complexe, presque trop recherché ou détaillé. C’est un constat que je ne partage pas, tout au moins à la lecture de « Mémoires d’Hadrien ». Il faut  s’accrocher, c’est certain, mais on est si souvent récompensé par la qualité de son écriture que l’effort est amplement mérité. Celle-ci respire tellement la maîtrise que le lecteur se sent accompagné tout au long de l’ouvrage. Métaphores, sensations, odeurs, lieux, ponctuations ou choix grammaticaux, l’auteur semble savoir tout faire et ne se prive pas de jouer avec toute l’étendue de sa palette littéraire.
Pivot, ayant interviewé Yourcenar en 1979, confiait qu’il ne s’était que rarement autant préparé avant une interview. Non pas que l’auteur soit désagréable, mais elle avait la réputation de reprendre son interlocuteur, si elle constatait une lacune dans la connaissance de son œuvre. Consciente de la qualité de son travail, un peu comme Hadrien sans doute : « Je commençais à avoir ma légende, ce reflet miroitant, bizarre, fait à demi de nos actions, à demi de ce que le vulgaire pense d’elles. »

A lire ou pas ?
Lorsque je referme « Mémoires d’Hadrien », il n’y a pas de doute. Ce livre est proche du chef d’œuvre. Vous me lisez vanter parfois Céline, Conrad ou Camus, Yourcenar frappe aujourd’hui à la porte de mon panthéon. Cet ouvrage  est une pièce d’orfèvrerie à la mécanique précise et juste qui prend des risques et emporte son lecteur avec brio. Une dernière citation, qui achèverait peut être de vous convaincre :
« Lentement, je m’habituais au dénuement pour lui-même, et à ce contraste, que j’ai aimé plus tard, entre une collection de gemmes précieuses et les mains nues du collectionneur ».

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4 commentaires:

  1. Il est vendu aussi parce qu'il est toujours très étudié, dans le secondaire comme dans le supérieur. J'ai dans mon jeune temps cuisiné une fiche de lecture totalement héroïque sur ce grand oeuvre.
    Pour un autre roman de la vieille Crayencour combinant à la fois fin travail de recherche et belle plume: "L'OEuvre au noir", publié en 1968, où nous traversons l'Europe de la Renaissance sur les épaules furieuses de l'alchimiste Zénon.

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  2. Découvert en 1987, en classe de première. Pour moi un chef-d'oeuvre. A relire tous les dix ans environ, pour le plaisir de le découvrir sous un angle nouveau !

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  3. Bonjour, je viens de debuter la lecture de cette oeuvre, certes le style est un peu ardu mais les descriptions pointilleuses de l'auteur sont impressionnantes. J'ai delaisse mes autres lectures pour m'y consacrer totalement. Je posterai un billet dans quelques semaines a ce sujet. J'ai aussi poste un billet sur Marguerite Duras si cela vous interesse... On ne sait jamais.
    http://artdelire.wordpress.com/2013/06/24/1247/

    A bientot peut-etre, merci pour cet avis enthousiaste.

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    Réponses
    1. Bonsoir,

      C'est parfois cortiqué et presque trop mais quelle écriture...

      Vous serez toujours la bienvenue pour parler de nos deux Marguerites favorites, n’hésitez pas

      Quant à votre critique, je vais la lire de ce pas

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